[BOOK] Thomas Bernhard, Une vie sans femmes // Pierre de Bonneville

L'homme qui avait transformé l'écrivain Céline en véritable "marque légende" a encore frappé ! Pierre de Bonneville s'attaque à une autre fine plume de la littérature ; l'auteur autrichien Thomas Bernhard. 

 

Reviennent les thèmes familiers de Pierre de Bonneville : l'isolement et la dépendance, la déchéance physique (finalement moins terrible que celle de l'esprit), l'ineptie humaine (plus révoltante que la mort), l'absence prolixe de la famille... et la femme purement théorique.  

[BOOK] Thomas Bernhard, Une vie sans femmes // Pierre de Bonneville

Thomas Bernhard fut abandonné par sa mère, Herta, et élevé un temps sur un bateau de pêche à Rotterdam par une autre femme. Le bougre avait mal calculé son coup, naissant de manière illégitime (et dans l'Autriche puritaine par-dessus le marché !) au tout début des années 30. 

On dira de la figure de la marâtre - très présente dans les écrits de Bernard - qu'elle représentait l'Autriche et non sa mère (qui pourtant le battait copieusement avec un nerf de boeuf). Cette matrice cruelle, Bernhard la fustige autant qu'il l'aime. Une passion duplice qu'il éprouvera également à l'égard des individus : "le système de relation de Thomas Bernhard était la haine", c'était selon lui le "meilleur moteur qu'on puisse avoir (p.165)". 

 

Car les refuges mal chauffés, il les connait depuis tout jeune. D'abord le pensionnat, véritable machine à broyer l'art et à façonner les coeurs, puis l'hôpital de Salzbourg où il passera trois années à cause d'une sarcoïdose : "Pas un seul écrit de Thomas Bernhard qui ne soit marqué par la maladie et la mort. Sa vie a été une question de survie (p.15)". 

À ce tableau déjà moribond s'ajoute l'absence de sa famille : "Ils oublieront même de le prévenir du décès [de sa mère] (p.96)". 

 

Était-ce la conviction d'être un malade chronique, était-ce donc la tentation du suicide altruiste, Thomas Bernhard voyait la vie comme un gigantesque abattoir ou un spectacle de pantins : "[Il] pourra s'offrir le spectacle de la salle de dortoir où tous les malades étaient alignés suspendus, reliés au monde seulement par des tubes de transfusions, tels des fils de marionnettes (p.64)". 

[BOOK] Thomas Bernhard, Une vie sans femmes // Pierre de Bonneville

Tel Céline, Thomas Bernhard écrivait dans l'obscurité ! La haine des institutions, des écoles, des états (du structuré et de l'incarné, en somme) sera l'une des grandes facettes de sa personnalité. À cet élan de destruction correspondent les champs lexicaux de la pesanteur et de la défaillance : " Les maladies sont le plus court chemin de l'homme pour arriver à soi" fera-t-il dire au prince dans Perturbation. Sans oublier la froideur constitutive de tous ses écrits : "(...) C'est une littérature en période de glaciation, un monde sans ami, sans amour, sans chaleur. Les titres de la plupart de ses ouvrages l'expriment : Gel, Béton, La Cave, le Froid (p.95)".    

 

Tous ces troubles physiques et mentaux ne manqueront pas d'influer sur sa représentation de la femme : "On dit bien 'une hyène féroce' et 'un pauvre moineau'. On ne dit pas 'une pauvre hyène' et 'un féroce moineau', ce n'est pas pour rien, n'est-ce pas?", arguera-t-il à la télévision autrichienne.

Une peur des femmes également teintée d'une misogynie directement héritée de son grand-père (l'une des seules figures chaleureuses de sa vie) : " Vous avez déjà vu une ménagère piloter un transatlantique à travers l'océan ? (p.105)". D'où cette déclaration sans appel qui exprime toute l'essence de Thomas Bernhard, être du refus et de la distanciation : "Non la sexualité ne m'a jamais intéressé (p. 153)".     

Thomas Bernhard entendait également dénoncer la bêtise ; celle de l'homme moyen, mais aussi celle du "demi-cultivé" (terme qu'avait sans doute trouvé T. Bernhard pour s'attaquer au bourgeois tout en dissimulant son propre complexe social) : "J'observais comment un être humain se transforme en une créature indigne (Le Froid)".     

Mais Pierre de Bonneville a également su mettre l'accent sur les bénéfices de la débâcle. De cette sorte de tragique ironie, qui veut que plus le fumier empeste et plus la fleur est élégante, l'auteur fait sourdre le génie de Thomas Bernard et rend à cet invalide ses ailes de géant. Certes, l'écrivain autrichien est décrit comme menteur avec les autres et peu clair avec lui-même - on l'imagine bien, cet être inapte au bonheur, soucieux de consigner (avec une précision maniaque) toutes les vilénies du monde ! 

 

Mais sous l'inconséquence et la suffisance de Thomas Bernhard point une intelligence brillante et précocement consciente d'elle-même ; "J'avais une intelligence supérieure à la moyenne, les maîtres ne pigeaient pas ça, c'était eux qui étaient les abrutis... (Un Enfant)". De là une conscience accrue du monde en même temps qu'une capacité à s'en extraire par le rêve : "J'ai toujours éprouvé la nécessité (...) de pénétrer dans mes fantasmes (p.63)". 

 

Sans jamais vraiment trouver Pollux, Thomas Bernard trouva tout de même Mentor en son grand père, qui était lui-même perpétuellement retranché dans son bureau (son "district de la pensée") : "Le grand-père était la matrice, le petit-fils sera le duplicata (p.41)".  

 

En définitive, on conseille la lecture de cet essai très riche et documenté. Si le sujet traité n'est pas des plus rafraichissants, on apprécie les saillies et les commentaires ironiques qui ont jalonné l'oeuvre de l'auteur autrichien. Il n'avait ni bon esprit ni bonne mine, et son existence n'en est que plus fascinante ! 

 

Dans Thomas Bernhard, Une vie sans femmes, on voit que l'auteur semble prendre un plaisir particulier à déterrer les maudits et à converser avec la faucheuse ; comme il l'avait fait précédemment dans Céline et les Femmes.

Une question demeure : sur la ligne qui oppose la précocité charnelle de Céline et la vie moniale de Tomas Bernard, où se situe l'insaisissable Pierre de Bonneville ? 

 

Infos :

Ouvrage :                                   Thomas Bernhard, Une vie sans femmes 

Auteur : Pierre de Bonneville 

Chez l'Éditeur 

Prix : 15 euros 

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